Alors qu’en matière de logement, les contraintes budgétaires et normatives semblent réduire l’intervention de l’architecte à la portion congrue, on peut légitimement se demander s’il est possible aujourd’hui de construire des logements de qualité. Aussi, pour le ZAP#2 et son dossier « Penser le logement », nous avons demandé à des enseignants de l’ENSAS de choisir et de commenter une opération selon eux exemplaire. Autant d’inspirations possibles avec un mot d’ordre : densité douce.Propos recueillis par Sylvia Dubost
Le choix de François-Frédéric Muller, maître de conférences associé8 House à Copenhague / Agence BI62.000m2 / 475 logements, commerces et bureaux
« C’est le projet le plus dingo, le plus original et en même temps le plus généreux que j’ai vu depuis très longtemps. C’est d’autant plus étonnant que je me méfie beaucoup de l’agence BIG, qui est à l’architecture ce que Lang Lang est au piano classique : le gars est très fort, mais il se sent toujours obligé d’en faire des caisses… Je suis allé le visiter un peu à reculons, parce que le plan était trop beau pour être vrai, et je suis tombé de ma chaise tellement c’est audacieux et tellement ça marche. Le principe est que la rue, l’espace public, monte à travers tout le bâtiment et dessert les logements comme s’il s’agissait de maisons en bande. Le tout s’enroule pour former un grand huit qui ceinture deux cours intérieures. Lorsqu’on se promène dans ce bâtiment, par la rue donc, on a des vues plongeantes, biaises et traversantes sur les logements, les terrasses, les parties publiques, privées. Cela correspond aussi à une autre façon d’habiter ; le rapport à l’espace privé, à l’intimité, n’est pas du tout le même qu’en France.Le principe est très simple mais la résolution géométrique est diaboliquement complexe car il n’y a quasiment aucun logement au même niveau. Ce projet exploite toutes les possibilités de plans et de coupes, et met vraiment à l’honneur le travail de l’architecte. On connaît les dispositifs classiques – îlots, maisons en bande, immeuble haussmannien –, ici on est devant une typologie inclassable. Ce principe de cheminement est un dispositif qui existe, que Neutelings a notamment utilisé pour le musée Aan de Strom d’Anvers, mais que je n’ai jamais vu appliqué au logement avec une telle dextérité. C’est vraiment un produit du nord, en France on est beaucoup plus classique. En revanche il ne se met pas au service du m’as-tu-vu, mais de l’usage. Car des opérations m’as-tu-vu, on en a plein les ZAC… Il y a une telle standardisation des logements liée notamment aux normes que les architectes ont peu de marge de manœuvre quant aux espaces intérieurs et font en revanche des concours de façade. C’est à celui qui aura la façade la plus impressionnante pour être publié. En résumé, c’est un projet très complexe techniquement, et le résultat est très simple quand on le visite. Ce n’est pas la complexité qui a fabriqué le projet : les architectes sont partis de la qualité du logement, de la qualité du déplacement, et ont tout mis en œuvre pour le faire, sans perdre de vue l’usage. Donc c’est vraiment un projet d’architecte. »
Le choix de Géraldine Bouchet-Blancou, architecte docteureFreilager Zurich / Agences Marcel Meili, Markus Peter Architekten Zürich, office haratori GmbH, Rolf Mühlethaler823 logements, bureaux, commerces et servicesRéhabilitation, surélévation et constructions neuves
« Cette grosse opération urbaine cumule beau- coup de qualités et me paraît pertinente et juste par rapport aux attentes urbaines actuelles : une densité qui ne donne pas la sensation d’étouffer, une échelle assez maîtrisée, une grande qualité architecturale. Chaque bâtiment a des spécificités, car il a été construit par une agence différente, autant dans le système constructif et dans les matériaux que dans les typologies.Les deux bâtiments anciens de la Marktgasse [Marcel Meili, Markus Peter Architekten, ndlr] ont été réhabilités et surélevés de trois étages [la surélévation permet d’augmenter le nombre de logements sans augmenter l’emprise au sol, ndlr], avec une grande qualité de dialogue entre l’ancien et le neuf, puisqu’on a respecté la partie historique en en conservant beaucoup d’éléments. La grande diversité des typologies de logements, du 2 au 5 pièces, en angle, traversants, ne se remarque pas sur la façade, qui conserve son unité et sa régularité. Le must aurait été que ce soit en structure bois, mais on ne peut pas tout avoir ! Derrière, les trois immeubles neufs de six étages en structure bois, justement, sont aussi une opération exemplaire. Même si on sait faire cela aujourd’hui, cela reste tout de même une prouesse technique car le bâtiment est long. La répétition de la forme des panneaux préfa- briqués permet de réduire le coût de construction.On retrouve dans tous ces bâtiments le côté rigoureux, très aligné, élégant, sobre, de l’architecture suisse. L’aménagement paysager n’est pas extravagant mais suffit à donner une qualité de vie. Ici, on n’a pas eu besoin de réinventer l’eau chaude. »
Le choix de Loïc Picquet, architecte et maître assistant associé4 bâtiments Schaffhauserrheinweg à Bâle / Agence jessenvollenweider— 86 logements
« C’est un projet ambitieux, car il rompt avec les alignements et les gabarits des autres bâtiments alentour. À Bâle, il y a des règles d’urbanisme, qu’on n’a pas hésité à casser pour fabriquer plus de densité. On doit impérativement assumer cela dans les villes. Les architectes se sont ainsi donnés de la liberté sur les retraits et les hauteurs, tout cela en relation avec un parc entre les bâtiments, que les piétons peuvent traverser. On a ici plus de densité, mais aussi plus de végétal. Cela évite aussi les cœurs d’îlots, ces arrières toujours plus difficiles à exploiter.En France, la notion de propriété privée conduit à fermer en limite de voirie, avec des barrières pas toujours bien traitées, alors que c’est la première chose qu’on voit. Je suis en train de faire des logements à Strasbourg, on nous demande d’éviter les retraits pour empêcher les regroupements, mais cela crée des choses pas forcément intéressantes. Les lots sont hermétiquement fermés, alors qu’ici la parcelle est perméable et très fluide.Les logements, très vitrés, offrent un balcon le long de l’appartement, qui fait gagner 10 à 15m2 de surface, et des fenêtres toute hauteur même dans les chambres. On les ouvre comme dans une maison avec un jardin. C’est très lumineux, en même temps les débords de toits viennent briser le soleil. Tout est simple et très bien travaillé : le bois, le béton, cela me fait penser aux tout premiers buildings de l’école de Chicago. Les Suisses s’appliquent à faire des choses simples avec beaucoup de budget, en France on fait des choses très compliquées avec peu de budget.»
Le choix de Maude Thiébaut, architecte et maîtresse de conférences79 logements à Bègles / Agence LAN« Sur cette parcelle à la frontière d’un quartier résidentiel, la démolition d’un grand ensemble a donné lieu à plusieurs opérations de logement. Je trouve celle-ci inspirante car on a essayé d’y renouveler le logement collectif. Chaque partie du bâtiment fait 7m de large, tous les appartements sont traversants avec une loggia. L’idée était de retrouver l’échelle de l’habitat individuel, d’offrir un espace supplémentaire qui peut aussi permettre d’augmenter la surface des logements si la famille en a besoin, sans demander de permis de construire. Cela offre aussi un rafraîchissement en été, un effet serre en hiver, et c’est innovant par rapport aux espaces extérieurs habituels. De plus, tous les appartements ont la même relation avec l’extérieur, il n’y a pas de hiérarchie entre petits et grands logements.Cette double peau qui enveloppe tout le bâtiment est en métal perforé, et on peut la manipuler pour gérer la lumière, l’intimité. L’œil est ainsi attiré par les ouvertures et le mouvement de la façade, la nuit, la lumière révèle l’activité des logements. Cette unité de matière et de teintes donne au bâtiment une vraie identité, sobre et simple, et une belle pérennité dans le temps. Cela montre qu’on peut faire des projets innovants avec des matériaux simples.»